Cabinet des Scribes

Est-ce qu’on écrit pour les enfants ?

Après tout, un écrivain n’est que la moitié de son livre. L’autre moitié est le lecteur, et l’auteur apprend de ce dernier.

Réflexions autour de la littérature dite « enfantine ».
Auteure : Pamela Travers

Certes, il me faut admettre l’existence d’un tel genre littéraire – on en parle si souvent – mais je doute de sa validité et je me demande s’il n’a pas été voulu par des éditeurs et des libraires plus que par des écrivains. Voir les livres labélisés « de 5 à 7 ans » ou « de 9 à 12 ans » ne cesse de m’étonner, car comment deviner que tel enfant sera touché par tel livre à un âge déterminé ? Et qui peut en juger ?
— Pamela Travers

Morceaux choisis :

Mary_Poppins_Julie_AndrewsRien de ce que j’ai écrit avant Mary Poppins ne présentait le moindre rapport avec les enfants, et, quand j’y réfléchis sérieusement, j’ai toujours pensé qu’elle était sortie du même puits sans fond que la poésie, les mythes et les légendes qui m’ont absorbée tout au long de ma vie d’écrivain.
Si l’on m’avait dit, à l’époque où je travaillais sur le livre, que je le faisais pour les enfants, j’aurais probablement été terrifiée. Comment aurais-je pu avoir l’effronterie de relever un pareil défi ?

Car si l’on écrit pour les enfants, une question se pose inévitablement : « Pour quels enfants ?

Ce mot « enfants » couvre un large territoire ; comme le mot « adultes », il englobe toute la diversité humaine. Écrivais-je pour les enfants japonais qui vivaient dans des maisons où il était impossible de remonter les rampes d’escalier vu qu’on n’y trouvait pas d’escalier ? M’adressais-je aux enfants d’Afrique qui lisent en swahili et n’ont jamais vu et encore moins utilisé de parapluie ? Ou désirais-je seulement toucher ceux plus proches de mon monde.

Après tout, un écrivain n’est que la moitié de son livre. L’autre moitié est le lecteur, et l’auteur apprend de ce dernier.

b-potterNous n’avions que très peu de livres à la maison. Tous les Beatrix Potter et les Edith Nesbit et les deux Alice, autant de livres que j’aimais et que j’aime encore, car il n’y a rien en eux que j’aie délaissé ou rejeté ou qui appartienne spécifiquement au premier âge de la vie. IL y avait aussi les contes traditionnels et, sur les étagères de mon père, des rangées de volumes de Dickens et de Scott que j’explorais peu à peu parce que cela me faisait quelque chose à lire.
Il en alla de même avec les romans de ma mère. Ses livres me fascinaient, non parce qu’ils étaient intéressants mais parce qu’ils étaient ennuyeux. Ils traitaient exclusivement d’un sujet qui semblait être un genre d’amour.

J’étais captivée, tel le cobra par le charmeur de serpents, par une vision aussi déformée de la vie.

Mais qu’en était-il de ces romanciers ? Eux qui ouvraient leur cœur avec tant de zèle, se voyaient-ils comme des auteurs pour enfants ? Sûrement pas. Or une fille de dix ans les considérait bien comme tels.
Et que dire de la Bible, ce livre relié en cuir noir que mes parents laissaient traîner, sans doute parce qu’ils présumaient qu’aucun enfant ne songerait à le lire.
Ne croyez pas que je comprenais – comment aurais-je pu ? Mais les trompettes de la Bible ouvrirent une brèche dans mes remparts intérieurs et le puissant breuvage se mélangea en tourbillonnant aux contes de fées, aux mythes et à tout ce qui pouvait bien se trouver en moi.

lecteur-rice (8)Bien sûr, si vous laissez un enfant lire la Bible, cela met inévitablement les adultes dans des positions inconfortables.
— Qu’est-ce qu’une concubine ? demandai-je un jour à mon père.
— Hum ! répondit-il. Pourquoi me demandes-tu ça ? De toute évidence, il cherchait à gagner du temps.
— Eh bien, dans la Bible, il est dit que David « prit encore des concubines » et que Salomon en possédait trois cents.
Il réprima un grognement et se colleta au problème.
— Eh bien, David était le chef de famille, il avait besoin de gens pour s’occuper de lui et les concubines… ont été choisies pour ça.
Trois cents ! me dis-je en moi-même. Il fallait vraiment avoir une grande maison.
— Dommage que tu n’en aies que deux, papa !
— Deux quoi ? répliqua-t-il, l’air stupéfait.
— Deux concubines – Katie et Bella – pour faire la cuisine et les lits.
— Katie et Bella ne sont pas mes concubines.
L’enfant venait de faire l’enfant, ce qu’il n’appréciait guère.
— Et Nelly, est-ce qu’elle l’est ? m’enquis-je. Pour arrondir ses fins de mois, Nelly aidait à faire la lessive chez nous.
— Certainement pas ! L’idée était visiblement répugnante.
— Bon alors, qui sont tes concubines ?
— Mais je n’ai pas de concubines ! rugit-il, et il sortit de la pièce comme un ouragan.

Ainsi me retrouvai-je seule pour débrouiller ces énigmes colossales. La pluie a-t-elle un père ? Qui fait naître les gouttes de rosée ? Où étais-tu quand je fondai la Terre ? Il me fallut attendre des années pour comprendre que les questions étaient essentiellement rhétoriques. Non, la Bible ne fut pas écrite pour…
Qui donc écrit pour les enfants ?

Bien sûr, on peut toujours s’appuyer sur les pages de dédicace des livres pour prouver l’existence de ces auteurs. Il suffit de songer au Noël de Beatrix Potter et aux enfants de Hugh Lofting. Mais je me demande si, en réalité, ces prénoms ne servent pas plus ou moins d’écrans de fumée. Après tout, une dédicace n’est pas un point de départ mais plutôt une ultime révérence. On n’écrit pas un livre pour telle ou telle personne, on le lui offre après coup.

AliceRien ne me persuadera, malgré toutes ses protestations poétiques, que Lewis Carroll écrivit ses livres pour Alice ou pour un quelconque enfant, d’ailleurs. Alice fut le prétexte et non la cause de ses longs et complexes conciliabules, à plusieurs niveaux, avec le curieux monde intérieur de Charles Lutwidge Dodgson. Certes, à la fin, quand tout eut été couché sur le papier sans encombre, il put se fendre d’un sourire affable et déclarer avoir œuvré pour les enfants. Mais le croyez-vous réellement ?

Il est aussi possible que dédicacer un livre permette une forme d’apaisement inconscient, peut-être même d’autoprotection.

S’il arrive qu’une personne croise un lapin blanc, portant un élégant gilet et une montre à gousset, qui dévale un tunnel sombre par crainte d’arriver en retard à la fête, il fait bien d’inscrire un nom d’enfant sur la page de garde. Il peut ainsi espérer s’en tirer à bon compte.

Mais, à long terme, la vérité prévaudra, comme cela fut le cas lorsque Beatrix Potter admit qu’elle écrivait « pour se faire plaisir » – aveu aussi noble et définitif que le mot légendaire de Galilée : « Et pourtant elle tourne ! »

Si vous y prêtez garde, ce que les gens écrivent pour leur plaisir a une saveur spéciale, un léger goût de contentement intérieur : songez à Milne, Tolkien ou Laura Ingalls Wilder et à leurs livres qui ne furent pas destinés aux enfants mais que ces derniers dérobent et font leurs.

Pendant longtemps, j’ai pensé que cette déclaration : « J’écris pour me faire plaisir », renforcée par celle de C. S. Lewis selon laquelle « un livre écrit seulement pour les enfants est par définition un mauvais livre », clôturait les débats sur le sujet. Mais plus j’y réfléchissais et plus il m’apparaissait, pour autant que je pouvais en juger, qu’aucun de ces commentaires n’offrait une réponse complète à la question.

Puis, un soir, par hasard, j’allumai la télévision et tombai sur Maurice Sendak qui était interrogé sur son livre Max et les Maximonstres. Toutes les questions hors sujet habituelles lui étaient infligées :

Aimez-vous les enfants ?
Avez-vous des enfants ?
Et à ma grande surprise, je m’entendis l’interpeller dans la pièce vide. « Toi aussi tu as été un enfant. Dis-leur ! » Après une courte pause, son image à l’écran répondit avec dignité et simplicité : « J’ai été un enfant. »

Ce fut magique. Il ne pouvait pas m’avoir entendue et, malgré la distance, nous avions abouti à la même conclusion.J’ai été un enfant.

Être conscient d’avoir été un enfant – et qui suis-je sinon l’enfant que j’étais, blessé, souillé, marqué de cicatrices, mais toujours essentiellement cet enfant, car notre essence est immuable –

lecteur-rice (1)

être conscient de ce fait, être relié à lui, c’est avoir à sa disposition le long corps de sa vie tout entier, non fragmenté.
Vous ne coupez pas une partie de la matière de votre imagination pour écrire un livre spécifiquement destiné aux enfants car, si vous êtes honnête avec vous-même, vous n’avez aucune idée de l’endroit où s’achève l’enfance et où commence la maturité.
Votre rôle est celui du fou utile qui reste attentif, en alerte, inconscient de lui-même, insouciant, prêt à croire, même quand les grenouilles se changent en princes et quand les nounous se laissent glisser en haut des rampes d’escalier malgré la loi de la gravitation universelle.
En fait, à un certain niveau (pas immédiatement accessible, peut-être, mais que l’on moque à nos risques et périls)la grenouille est bel et bien un prince et la transgression de la loi de la gravitation universelle – se laisser glisser en haut d’une rampe d’escalier ou d’une montagne de verre, cela ne fait pas de différence – est la tâche assignée au héros.

Et les héros et leurs opposés obscurs sont la matière même de la littérature.

Sans doute vaut-il la peine de se demander pourquoi nous autres, adultes, sommes devenus timides au point d’expurger, de voiler, de reformuler et de dévitaliser les vraies histoires par crainte que la vérité, avec sa terrible beauté, s’impose aux enfants.